Bernard Roth

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Petit papier n°3

5 avril 2026 · Dacadi Hebdo n°124

Haussmann, éventreur ou inventeur de Paris ?

Bernard Roth Tania de Pornichet

Bien que nos renseignements soient faux, nous ne les garantissons pas

— Erik Satie

La banque d'affaires Missié Partners annonce à l'instant la fusion-acquisition de la multinationale « Dacadi-Hebdo » et du Groupe « Les petits papiers numériques ». La lettre hebdomadaire prendra désormais le nom de :

Le petit papier numérique · Dacadi-Hebdo

Haussmann, éventreur ou inventeur de Paris ?

Titre d'un article de Télérama, 24 février 2017

« …J'aime flâner sur les grands boulevards
Y a tant de choses, tant de choses
Tant de choses à voir
On n'a qu'à choisir au hasard
On s'fait des ampoules
A zigzaguer parmi la foule
J'aime les baraques et les bazars
Les étalages, les loteries
Et les camelots bavards
Qui vous débitent leurs bobards
Ça fait passer l'temps
Et l'on oublie son cafard… »

Les Grands boulevards, 1952 · Paroles de Norbert Glanzberg, musique de Jacques Plante

Baron Georges-Eugène Haussmann

Quand on se promène boulevard Voltaire ou rue de Rivoli, on marche dans les décisions d'un seul homme. De 1853 à 1870, le baron Georges-Eugène Haussmann, préfet de la Seine choisi par Napoléon III pour son imagination, son sens commercial et son autorité, métamorphose Paris.

En 18 ans : 40 000 immeubles rasés, 350 000 habitants chassés des quartiers populaires, 64 km de voies nouvelles : la capitale pré-industrielle, étouffoir de 800 000 âmes entassées dans 12 km², devient la « Ville-Lumière ».

Géométrie triomphante des axes droits sur l'ancien chaos organique des ruelles.

Hygiène, lumière, prestige : Haussmann répond aux miasmes, aux épidémies. Paris respire, rayonne, séduit l'Europe.

Boulevard haussmannien

Boulevards aériens, trottoirs larges, arbres alignés, égouts modernes, 80 squares : l'ordre remplace l'insalubre. 60 % des immeubles actuels datent de cette ère.


L'immeuble haussmannien — trois catégories

Les nouveaux immeubles du Paris d'Haussmann obéissent à des règles de construction communes. Mais selon les quartiers et les budgets, ils sont généralement classés en trois catégories, des plus luxueux aux plus modestes.

L'immeuble de première classe : il comprend, au-dessus du rez-de-chaussée, quatre étages avec de grands appartements hauts de plafond. Des écuries et des remises sont prévues dans la cour. Un escalier de service mène au 5e étage réservé aux domestiques, alors que les occupants des premiers étages empruntent un escalier beaucoup plus large et orné. Ces immeubles sont souvent richement décorés : pilastres cannelés, frontons, médaillons sculptés, cariatides ou atlantes…

L'immeuble de deuxième classe : il comporte 5 étages et également un escalier de service.

L'immeuble de troisième classe : haut de 5 étages, il propose des appartements plus petits et n'a pas d'escalier de service. Sa façade ne présente pas forcément de balcon, et il est généralement beaucoup moins décoré que les immeubles plus luxueux.

Une équipe d'exception

Son équipe d'exception traduit cette vision technocratique :

  • Jean-Charles Alphand verdit Paris (parcs Monceau, Buttes-Chaumont, Montsouris, bois Boulogne/Vincennes) ;
  • Victor Baltard ossature les Halles en fer-verre, restaure les églises majeures ;
  • Eugène Belgrand assainit (égouts, eau potable) ;
  • Gabriel Davioud ponctue d'éclectisme (fontaines Saint-Michel/Observatoire, théâtres Châtelet). 80 000 ouvriers mobilisés, emprunts massifs, entrepreneurs privés au service de l'État.

Sous les percées triomphales, les décombres d'un Paris vivant

Île de la Cité, Mouffetard, Centre : des quartiers entiers sont éradiqués pour libérer des axes militaires. Les larges avenues drainent moins les fiacres que les canons contre les barricades (remember 1848).

Artisans et prolos refoulés vers Belleville, Ménilmontant : ségrégation urbaine avant l'heure, le centre cossu contre les faubourgs miséreux.

Une uniformité autoritaire écrase la diversité vernaculaire au profit d'une monumentalité froide. Zola fustige cette « curée » spéculative.

Le budget explose (2,5 milliards francs-or vs 1,1 prévus), dette sur trois générations, corruption endémique. Jules Ferry dénonce les « comptes fantastiques » et Haussmann est destitué juste avant la chute de l'Empire.


Un héritage ambivalent

Haussmann modernise brutalement, facilitant les flux humains, le transport des marchandises, de l'air et des eaux, y compris usées. L'îlot haussmannien — pierre de taille, balcons filants, cours intérieures — incarne une densité étonnamment confortable et adaptable, une élégance iconique.

Îlot haussmannien — vue 3D

Mais c'est au prix d'un arrachement social, d'un contrôle politique explicite, d'une dette abyssale — le budget total de la France de l'époque. Paris lui doit son visage mondial et lui reproche son âme arrachée. Coup de maître ou crime urbanistique ?


L'évolution du regard — du XXe siècle à aujourd'hui

Au XXe siècle, la critique de Haussmann évolue comme un angle de vision de la ville : d'abord absente, puis radicale, enfin nuancée.

Au début du siècle, il reste le « génie organisateur » : respectable, voire héroïque. La droite bourgeoise, les élites, beaucoup d'architectes louent son ordre, sa propreté, sa sécurité. Les critiques de Zola, de Jules Ferry, des communards, des anarchistes passent pour des réactions politiques ou romantiques, sans toucher au modèle lui-même. On copie ses grands axes, sa rigidité géométrique, son obsession des lignes droites.

Coupe d'un immeuble haussmannien

Dans les années 1920–1940, la première vraie vague de remise en cause arrive avec l'urbanisme de masse. Les grands ensembles et cités de transit soulèvent une obsession nouvelle : l'uniformité, l'ennui visuel, la répétition mécanique. Haussmann devient alors la figure de la « monotonie » : espaces trop propres, trop contrôlés, sans surprise. On lui reproche aussi de n'avoir pas supprimé la pauvreté, mais simplement de l'avoir poussée plus loin, vers la périphérie. Les hygiénistes, pourtant admiratifs de ses égouts et de ses eaux, commencent à pointer les faiblesses de ses immeubles profonds, mal ventilés, aux cours fermées.

Après 1945, la critique se calme : Haussmann est réutilisé, non renversé. Le modernisme le redécouvre comme source de grands tracés fluides. Les liaisons rapides, les boulevards automobiles reprennent ses logiques de circulation, sa centralité hiérarchisée, sa monocéphalie. Le Corbusier méprise l'urbanisme ancien dans son ensemble, mais ses grands projets ne bousculent pas — il réadapte les axes de Haussmann pour insérer tours, gratte-ciel et circulations express.

Les années 1970 marquent un véritable tournant. La nouvelle gauche urbaine, Henri Lefebvre, mouvements de squat, luttes de quartier, transforment Haussmann en symbole de l'urbanisme autoritaire et technocratique. Il n'est plus l'architecte de la ville, mais le préfet-démiurge, au service des riches. On lui fait porter le poids de la destruction de la vie de quartier, de la criminalisation de la misère, de la ségrégation urbaine durable. « Haussmannisation » devient un gros mot, synonyme de valorisation foncière, gentrification, démolition brutale, racket de l'espace urbain.

Dans les années 1980–2000, le regard se nuance. Le même Haussmann est à la fois vilipendé et célébré. Les immeubles, rénovés, réhabilités, deviennent des biens de standing, des signes de prestige, de « Paris chic ». Les historiens découvrent un Haussmann plus complexe : d'un côté violences, expropriations, spéculations ; de l'autre, vision moderne de la circulation, de l'assainissement, de la densité. La critique n'est plus globale : on lui reconnaît du sens pratique, du génie technique, mais on maintient la condamnation de son autoritarisme social.

Aujourd'hui, l'héritage haussmannien est jugé comme héritage double.

  • Pesant : dette, spéculation, démolition de tissus vivants, ségrégation, contrôle politique.
  • Heureux : tracés durables, centralité robuste, densité maîtrisée, cadre urbain robuste.

Chaque ZAC, chaque « renouvellement urbain », chaque grand chantier est encore, en partie au moins, évalué à cette aune…

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Tania de Pornichet

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