Bernard Roth

Infolettre

Petit papier n°21

1 août 2026 · Dacadi Hebdo n°142

Un entretien qui vole haut : K2 mon amour

Bernard Roth Tania de Pornichet

Edition climatisée d'été

Un entretien qui vole haut : K2 mon amour

Sur France Inter entre le philosophe Charles Pépin et Liv Sansoz et Bertrand (Zeb) Roche.

Web : Avec Liv Sansoz et Zeb Roche, faut-il risquer sa vie pour apprécier vraiment la montagne ? | France Inter

« Le K2 (situé au Pakistan, la face nord en Chine), surnommé « la montagne maudite », est réputé plus dangereux que l'Everest…

Liv a été trois fois championne du monde d'escalade.

Zeb, a été, à 17 ans, le plus jeune alpiniste à atteindre le sommet de l'Everest.

Bref, ces deux-là devaient se rencontrer et le plus surprenant, lorsqu'on les croise, c'est leur humilité. Il faut croire que la montagne calme les égos trop encombrants. On se sent petit si souvent qu'on en garde la tête froide pour longtemps… »

Liv Sansoz (comme la boucherie de Moulinsart) et Bertrand (Zeb) Roche

Bande annonce du film : outside.fr

Film complet à voir sur la nouvelle plateforme Montagne 360° de France.tv. Disponible en replay jusqu'au 17/03/2027 : france.tv


Prologue

Y a l'feu au lac !

Oh, tempo des Guignolos de l'Info…


La France du Bas Moyen-Âge — XIIe et XIIIe siècles : le laboratoire de l'Occident (suite et fin, quoique…)

Le XIIe siècle, c'est le « second âge féodal » pour Marc Bloch :

  • La fin des grandes invasions (normandes, hongroises) permet un redémarrage des échanges, le développement des villes et une importante croissance de la population.
  • Le grand mouvement de défrichement des forêts transforme les paysages ruraux français.
  • La monétarisation de l'économie : la circulation de la monnaie s'intensifie, ce qui commence à fragiliser le système traditionnel des corvées et des redevances en nature.

La structuration de la Noblesse et de la Chevalerie

Dans son chef-d'œuvre « La Société féodale », Marc Bloch démontre qu'au XIIe siècle, la noblesse française se transforme profondément :

  • Unification des classes : les anciens lignages de propriétaires terriens et la classe des guerriers professionnels (les chevaliers) fusionnent pour former une seule et unique classe sociale juridique et héréditaire.
  • L'esprit de caste : c'est à cette époque que se fixent les codes de la chevalerie, l'adoubement rituel, l'hérédité des titres et l'idéal de la courtoisie.

Les mutations du servage : dans sa thèse « Rois et serfs : un chapitre d'histoire capétienne », Marc Bloch analyse précisément les transformations juridiques et sociales de la paysannerie sous les Capétiens aux XIIe et XIIIe siècles :

  • Les affranchissements collectifs : les rois (comme Louis VII ou Philippe Auguste) accordent des chartes de liberté aux communautés de serfs.

Bloch prouve que ces libérations ne relèvent pas de la pure charité, mais d'une stratégie royale pour lever de nouvelles taxes (le droit d'affranchissement) et affaiblir les seigneurs locaux.


Deuxième partie : l'art gothique et le blanc manteau qui recouvre l'Europe

Pour l'heure, ce style tout à fait original est baptisé « art ogival », par référence à l'ogive ou à l'arc brisé, ou encore « art français » car il naît et se diffuse dans le Bassin parisien, à Sens, Saint-Denis, Laon, Noyon, Paris.

Il se substitue rapidement à l'art roman ou romain, d'inspiration byzantine.

La cathédrale Notre-Dame de Paris : symbole du pouvoir spirituel

La pose de la première pierre de Notre-Dame de Paris a lieu en 1163 sous l'impulsion de l'évêque Maurice de Sully et du roi Louis VII. Ce chantier monumental incarne l'essor du style gothique, une révolution architecturale qui permet des édifices plus hauts, plus lumineux et plus symboliques.

Détail de La Descente du Saint-Esprit — Heures d'Étienne Chevalier, New York, The Metropolitan Museum of Art ©

Paris attire les fidèles grâce à ses reliques prestigieuses (comme la Couronne d'épines du Christ, acquise par Saint Louis en 1239, mais c'est déjà un lieu de dévotion au XIIe siècle).

La cathédrale devient un lieu de pèlerinage majeur, rivalisant avec Rome ou Compostelle.

Les rois de France (dynastie capétienne) sont sacrés à Reims mais Paris, avec sa cathédrale, devient le lieu des grands événements religieux et politiques (couronnements, mariages royaux, conciles).

Aux XIIe et XIIIe siècle, la société européenne occidentale est-elle en profonde mutation.

Cette période est généralement perçue comme une ère de progrès et de relative prospérité.

Elle s'exprime dans :

  • l'art gothique et la floraison des cathédrales qui modèlent un nouveau paysage urbain,
  • l'émulation intellectuelle des grandes cités,
  • l'affirmation d'un pouvoir politique centralisé à Paris.

Même si, comme l'écrivait Georges Duby, « L'époque, en fait, fut dure, tendue, et fort sauvage », la France médiévale a su combiner vision, collaboration, technologie et financement pour créer quelque chose de révolutionnaire. Les cathédrales étaient les « licornes » de l'époque : des projets ambitieux, risqués, mais qui ont transformé la société.

Contrairement à des idées reçues, l'art ogival n'est pas anonyme.

Le maître d'ouvrage, en général constitué par le chapitre, c'est-à-dire l'ensemble des chanoines du diocèse concerné (ce sont les prêtres qui entourent et assistent l'évêque) et les architectes se font représenter au cœur de leur œuvre.

Ainsi, dans la basilique de Saint-Denis, le maître d'ouvrage, l'abbé Suger, figure sur plusieurs vitraux et diverses inscriptions citent son nom.

Basilique Saint-Denis

Dans plusieurs cathédrales, le nom de l'architecte en chef se retrouve au cœur du « labyrinthe ». Ce dallage symbolise, au milieu de la nef, le chemin qui mène à Jérusalem. Certains architectes sont très célèbres, tels que :

  • Pierre de Montreuil, qui a construit la Sainte Chapelle,
  • Jean d'Orbais, qui a construit la cathédrale de Reims.

Plusieurs innovations techniques majeures

I.La voûte sur croisée d'ogives

Voûte de la cathédrale Notre-Dame de Senlis

Arnaud Frich — mai 2026

Contrairement aux voûtes en berceau romanes (lourdes et massives), la voûte gothique repose sur des arcs croisés (ogives) qui reportent le poids vers des piliers et non plus vers les murs.

Avantages :

  • Allègement : moins de matériaux nécessaires, donc des murs plus minces.
  • Hauteur : permet de construire des édifices beaucoup plus hauts (jusqu'à 40 mètres et plus).
  • Flexibilité : adaptable à des plans complexes (cathédrales en forme de croix latine).

II.L'arc-boutant

Fonction : structure extérieure en forme d'arche qui contrebute la poussée des voûtes vers l'extérieur, permettant de supprimer les murs épais et d'ouvrir de grandes baies.

Impact :

  • Libération de l'espace mural : remplacement des murs pleins par des vitraux.
  • Stabilité : permet de construire des nefs plus larges et plus hautes.

L'arc brisé, la voûte sur croisée d'ogives et l'arc-boutant sont en réalité utilisés bien avant l'apparition des premiers bâtiments gothique, en particulier dans les constructions réalisées par les Templiers en France.

Ils sont employés dans l'architecture romane de Bourgogne et généralisés très tôt par les cisterciens (voir « Petit Papier n° 13 »), la voûte sur croisée d'ogives apparaît dans l'architecture romane normande.


III.Le pilier fasciculé

Description : pilier composé de plusieurs colonnes fines (fascicules) accolées, qui montent jusqu'aux voûtes. Le terme de pilier « fasciculé » désigne un pilier composé d'au moins cinq colonnes ou colonnettes collées les unes aux autres et qui forment un tout, sans qu'on puisse voir de noyau (colonne ou pilier principal) au centre.

Innovation :

  • Esthétique : crée un effet de verticalité et de légèreté.
  • Structurelle : meilleure répartition des charges.

Innovations esthétiques et symboliques :

La verticalité et la lumière

Les architectes gothiques cherchent à élever l'âme vers Dieu en créant des édifices toujours plus hauts et lumineux, par plusieurs moyens :

  • Les vitraux : les grandes baies vitrées, souvent ornées de rosaces et de verrières narratives (scènes bibliques), transforment la lumière en expérience spirituelle.
  • Les lancettes : fenêtres étroites et hautes qui accentuent la verticalité.

Triplet de lancettes dans l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Sarcelles

Lancettes du transept nord de la cathédrale d'York, qu'on appelle les « cinq sœurs »

La sculpture intégrée à l'architecture

Statuaire : les portails des cathédrales (ex. : Notre-Dame de Paris, Chartres) sont ornés de centaines de statues (prophètes, saints, apôtres) qui racontent l'histoire sainte.

Éléments à la fois décoratifs (chimères) et fonctionnels (gargouilles : évacuation des eaux de pluie), ils ajoutent une dimension fantastique et pédagogique.

Le Struge : chimère (XIXe) de Victor Pyanet — Cathédrale Notre-Dame de Paris

Gargouille à figure humaine montrant ses fesses — Cathédrale de Fribourg-en-Brisgau

Le programme iconographique

Bible de pierre : les cathédrales gothiques sont conçues comme des livres ouverts pour les fidèles illettrés. Vitraux, sculptures et fresques racontent la Genèse, la Vie du Christ, le Jugement dernier, etc.

Symbolisme : chaque élément (rosace, voûte, pilier) a une signification théologique (ex. : la rosace = la Jérusalem céleste).

Du roman au gothique : youtube.com

La construction gothique du bas Moyen Âge repose sur un modèle de :

Chantiers collaboratifs : les grandes églises gothiques, et plus encore les cathédrales, sont des projets de longue durée, menés par des équipes nombreuses et spécialisées.

  • Architectes, tailleurs de pierre, artisans, marchands verriers, charpentiers… viennent de toute l'Europe, stimulant l'économie locale et créant un réseau d'expertise.
  • Transport des matériaux (pierre, plomb, verre), organisation des ateliers… les chantiers gothiques sont des laboratoires de gestion de projet.

Financements pluriels : les cathédrales sont financées par les dons des fidèles, les mécènes (rois, nobles, bourgeois), évêques, chapitres, élites urbaines, confréries, et les corporations de métiers.

Les corporations pouvaient financer une partie du chantier par des versements collectifs, des quêtes, ou des dons en nature et en travail, selon les contextes urbains.

Elles servaient aussi à mobiliser durablement les artisans locaux, ce qui réduisait les coûts d'organisation et sécurisait la main-d'œuvre du chantier.

Elles participaient à une économie de réputation et de communauté, où financer l'édifice renforçait le prestige du métier et de la ville.

Portail royal de la cathédrale de Chartres…

… Pythagore est à gauche, avec un instrument de musique à cordes sur les genoux.

À droite, Donat le grammairien, né vers 320, auteur notamment d'Ars grammatica très enseigné pendant tout le Moyen Âge.


« Blanc manteau… ? » Et la couleur !..

Cathédrale de Poitiers : youtube.com

Cathédrale Sainte Cécile d'Albi : albi-tourisme.fr

Cathédrale d'Amiens — Son et lumières 2002 : ina.fr

Jacques Le Goff rétablit la bonne image : pour les hommes et les femmes médiévaux, « le beau, c'est le coloré et le brillant. Le Moyen Âge presque incolore que nous contemplons est le produit des destructions du temps et de notre goût anachronique ».

La couleur sert à faire beau. Sans aucun doute. Mais développe aussi :

I.La lisibilité

Face à un portail peuplé de nombreux personnages sculptés, qui plus est, à une certaine hauteur, la couleur guidait l'œil.

Elle isolait les figures du fond, hiérarchisait les scènes, aidait à reconnaître le Christ, les saints, les damnés.

« La couleur est même l'élément premier pour lire et comprendre le décor sculpté », écrit Michel Pastoureau.


II.L'illusion

On peignait des colonnes pour les faire passer pour du marbre.

On peignait des voûtes en bleu pour simuler le ciel.

Surtout, on peignait les statues pour leur donner vie.

Un cercle noir dans l'œil, le miracle se produit : le personnage semble vous regarder. Un peu d'ombre sous les paupières, du rose sur les joues, et le voilà qui s'anime.

Vierge à l'enfant en bois polychrome — Musée des Beaux-Arts de Lyon

Les fidèles étaient ravis : à leurs yeux, ces statues quasi-vivantes leur semblaient plus efficaces pour répondre à leurs prières.

Avec le courant historiciste, plusieurs églises ont retrouvé une parure peinte au XIXe siècle, ce qui peut nous choquer aujourd'hui.

En déroulant la chronologie, l'historien des couleurs Michel Pastoureau pointe déjà le « chromoclasme de la Réforme ».

Les pasteurs Zwingli, Calvin, Melanchton (ne pas confondre avec Jean-Luc NDLR) et Luther dénonçaient les sanctuaires peints trop richement. Luther détestait en particulier le rouge, qui lui rappelait la pourpre papale.

À la même époque, intervient le grand contresens de la Renaissance et du classicisme.

On regarde les ruines gréco-romaines ; on exhume les statues antiques, dont le temps et la terre avaient lavé la peinture, et l'on en conclut, à tort, que l'idéal antique était le marbre blanc immaculé.

Par ricochet, la polychromie médiévale passe pour barbare : les œuvres sont décapées ou les murs badigeonnés à la chaux.

Au XXe siècle, le mouvement moderne dans l'architecture renforce la tendance vers la décoloration.

Un principe s'empare des architectes : montrer le matériau nu, pierre ou béton.

Ces siècles ont accouché d'un « monde en noir et blanc », explique Michel Pastoureau. Nous nous sommes habitués à voir ainsi.

« Nous avons du mal aujourd'hui à imaginer que les façades, les murailles, les voûtes et toute l'architecture des cathédrales de beaucoup d'églises, grandes ou petites, puissent un jour avoir été neuves, intactes, bariolées, resplendissantes. »
— Michel Pastoureau


Héritage et postérité

En trois siècles, la France va élever plus de 80 cathédrales.

Partout, des chantiers s'ouvrent pour supplanter au cœur des villes les anciens édifices romans jugés trop petits, trop sombres, trop démodés.

Des chantiers immenses qui nécessitent des fondations de 10 mètres de profondeur.

Des nefs gigantesques capables de recevoir des immeubles de dix à douze étages.

Des millions de mètres cubes de terre et de pierres sont charriés, taillés, façonnés.

La construction de tous ces édifices a demandé les efforts de sept à treize générations.

Ainsi, pendant deux à trois siècles, les fils ont relayé les pères dans un effort de perfection pour parachever le rêve fou d'un évêque derrière sa cité.

Combien furent-ils à entreprendre, entre 1140 et 1220, ce qui, huit siècles plus tard, domine encore nos villes, ces immenses vaisseaux de 4 000 à 5 000 mètres carrés de surface au sol pouvant recevoir jusqu'à dix mille fidèles ?

Elles nous étonnent encore par l'audace de leur élancement, le vertigineux élan de leurs flèches perçant le ciel à plus de 100 mètres de hauteur. À leur pied, la plus haute maison ne comportait pas plus de quatre étages.

La Sainte Chapelle

Diffusion en Europe

  • Angleterre : Cathédrale de Canterbury, Westminster.
  • Allemagne : Cologne, Strasbourg.
  • Espagne : Burgos, Léon.
  • Italie : Milan (Dôme), Sienne.

Influence sur les siècles suivants

  • Renaissance : les architectes de la Renaissance (Brunelleschi, Michel-Ange) s'inspirent des techniques gothiques (voûtes, arcs-boutants).
  • XIXe siècle : le néo-gothique (Viollet-le-Duc, restauration de Notre-Dame) redonne vie à ce style.
  • Architecture moderne : le gothique inspire des architectes comme Gaudi (Sagrada Família) ou Eiffel (structure métallique qualifiée de « gothique industriel »).

Symbolique durable

  • Les cathédrales gothiques (Notre-Dame, Chartres, Reims) sont classées au Patrimoine Mondial de l'UNESCO.
  • Le gothique incarne encore aujourd'hui l'idéal du sublime, du mystère et de l'innovation audacieuse.

Dacarevu : un extrait du film « Entrée des artistes » de Marc Allégret (1938)

Entrée des artistes est un film français réalisé par Marc Allégret, musique de Georges Auric, sorti en 1938. Avec Louis Jouvet, Claude Dauphin, Odette Joyeux, Janine Darcey et entre autres Bernard Blier, sur des dialogues d'Henri Jeanson. Exemple :

« Car j'ai eu 17 ans. Je ne les ai plus parce que tu les as. Et des 17 ans, y'en a pas pour tout le monde à la fois !… »

Une scène célèbre du film est celle où Louis Jouvet fait une visite à la blanchisserie appartenant à la famille d'une de ses élèves.

C'est ici : youtube.com


Dacécoute « La biaiseuse »

Paroles de Léo Lelièvre (Ah ! C'qu'on s'aimait…) et musique de Paul Marinier par la pétillante Marie-Paule Belle qui vient de nous quitter trop tôt :

Réinterprétation d'un titre de 1912, créée par Jane Allems (1873 - 1930) en 1912 à la Cigale.

Dans sa version de 1982, elle remet en circulation cette chanson de la Belle Époque sur le métier de couturière, associée à l'univers des maisons de couture comme Paquin.

Comme tout dacadien averti l'avait compris, le titre joue sur le verbe « biaiser », lié à la couture en biais, puis sur le verbe « plisser » et reflète un Paris populaire et artisanal disparu, quand les auteurs étaient coquins…

Extrait : « Je biaiserai sur une chaise et il plissera debout… »

youtube.com


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