"Une loi désignant un endroit pour la location plus pratique d’esclaves"
En deça des hommes de la liberté , ce qu'on vendait au bout de Wall Street...
Et, pour lui répondre, quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans la même ville et sur le même pavé, à propos de l'incendie :
« La Providence — ou quelque brave honnête homme — a fait pour nous plus que nous n'étions disposés à faire nous-mêmes. »
— George Washington à son cousin Lund Washington, 6 octobre 1776
Deux phrases, deux administrations, un seul quartier.
On notera la qualité de la langue municipale : "plus commode". Tout est dans" plus commode".
Prologue
Dacadi breaking news
De notre envoyée spéciale dans le temps, dans l'espace, dans les archives et dans leur rue ( Dacadi Brevet n° DI 123456), la Pink Panther, dite P.P. :
la P.P.
Deux cent cinquante ans après l'incendie qui ravagea le sud de Manhattan, la municipalité a annoncé la cloture de l'enquête.
Motif invoqué : "absence d'éléments nouveaux depuis 1783. Le porte parole a précisé que les deux commissions d'enquête ouvertes à l'époque (Rappelons que toute commission d'enquête doit être ouverte, ou d'une autre couleur. NDLR) n'ayant rien trouvé et le dossier de la première ayant lui-même brulé dans un autre incendie, la Ville "considère le dossier comme suffisament instruit"
La deliberation "2026- sans quatorze" prévoit qu'une plaque commémorative sera posée, format A3, hauteur de pose et de hauteur de vue 1.67 m Elle portera la mention : "Here, on September 21, 1776, something happened"
Le maire a rappelé que « la Ville n'a pas attendu cette plaque pour regarder son histoire en face », formule reprise mot pour mot du procès-verbal de 1979, lorsqu'il avait déjà été question d'une plaque.
I.Le marché du bout de la rue
Il faut se représenter New York en 1711. Une ville hollandaise devenue anglaise, quatre à cinq mille habitants, serrée à la pointe de Manhattan, une palissade au nord — un mur, wall —, et le long de ce mur une rue : Wall Street.
un jour de 1626, Pierre Minuit, un calviniste d'origine tournaisienne a acheté l'île de Manhattan aux amérindiens...
Au bout de Wall Street, l'eau.
Au bord de l'eau, un appontement, le Wall Street Slip.
the wall street slip
Le 13 décembre 1711, le Common Council de la ville vote une ordonnance au titre admirable : une loi désignant un lieu pour la location plus commode des esclaves. Désormais, « tous les esclaves nègres et indiens qui sont loués à la journée » devront l'être « à la halle du Wall Street Slip ». Un guichet unique, dirions-nous aujourd'hui. Une simplification administrative.
En 1726, la halle change de nom : on y négocie aussi le maïs, le grain et la farine, elle devient le Meal Market, le marché aux farines. Le blé et les hommes au même comptoir, sous le même toit, aux mêmes heures d'ouverture.
le Meal Market en 1643
Le marché fonctionne ainsi jusqu'en 1762. Cinquante et un ans.
En 1703, plus de 42 % des foyers new-yorkais détiennent au moins une personne en esclavage — la proportion la plus forte des colonies après Charleston, en Caroline du Sud.
À la veille de la guerre d'Indépendance, la ville compte environ 19 000 habitants, dont près de 3 000 esclaves.
New York n'est pas une ville du Sud qui s'ignore : c'est le second port négrier urbain du continent, et il est au nord.
le marché aux esclaves de Wall Street Bibliothèque publique de New York
Et puis il y a l'autre adresse.
Le 25 octobre 1697, la paroisse de Trinity Church adopte une résolution : passé quatre semaines, « aucun Nègre ne sera enterré dans les limites du cimetière de Trinity Church ».
Il faut donc un autre terrain. Ce sera un pré au nord de la ville, hors les murs, à l'ouest de l'étang du Collect — le Negroes Burial Ground. Cinq à six acres. Les historiens y estiment entre dix et vingt mille inhumations au cours du XVIIIe siècle.
Le cimetière colonial a été redécouvert en 1991, lors de travaux de construction et a été déclaré monument national en février 2006.
Retenez la géographie, elle va servir :
- le marché en bas de Wall Street,
- l'église au milieu de Broadway,
-le cimetière tout au nord, hors les murs...
Sources : ordonnance du 13 décembre 1711 et histoire du Meal Market — New York Public Library, « New York City's Slave Market », 29/06/2015 ; NYC Parks, Mannahatta Park ; résolution de Trinity du 25/10/1697 et localisation du cimetière — Trinity Church, « Unearthing Our Past » et African Burial Ground National Monument, National Park Service.
II.Une ville qui brûle, et qui sait toujours qui accuser
New York est une ville de bois. Bardeaux, charpentes, toits en pente, cheminées partout, pas d'eau sous pression.
Elle brûle régulièrement. Et chaque fois qu'elle brûle, l'enquête part du même endroit.
6 avril 1712. Une vingtaine d'esclaves, en majorité des Coromantins, mettent le feu à une dépendance dans Maiden Lane et attendent, armés, ceux qui viendront éteindre. Neuf Blancs sont tués, six blessés. Plus de soixante-dix Noirs sont arrêtés, vingt-sept jugés, vingt et un exécutés ; six se donnent la mort avant le procès. La ville durcit ses codes noirs dans la foulée.
8 mars 1741. Le feu prend à Fort George, la résidence du gouverneur, qui brûle entièrement. Neuf autres incendies suivent en quelques semaines. La panique fait le reste. Le juge Daniel Horsmanden mène l'enquête ; près de deux cents personnes passent devant la Cour suprême de la province. Verdict : treize esclaves brûlés vifs, dix-sept pendus, environ soixante-dix déportés aux Antilles ; quatre Blancs exécutés également. Les historiens débattent encore de savoir s'il y eut le moindre complot — ou seulement des cheminées, un hiver sec et un magistrat qui tenait son dossier.
À l'époque, c'est la justice.
20-21 septembre 1776. Six jours après l'entrée des Britanniques dans la ville, le feu prend vers onze heures du soir, court onze heures durant, remonte de Broad Street vers l'Hudson, abat la flèche de bois de Trinity Church — cinquante-cinq mètres, l'objet le plus haut de New York — et s'arrête sur les terrains vides du King's College vers dix heures du matin. Environ 500 maisons brûlées selon le décompte du marchand David Grim, entre un cinquième et un quart de la ville selon les autorités qu'on consulte.
Les cloches ne sonnent pas : Les Patriots les avaient descendues des clochers pour les fondre en canons.
Et, de nouveau, la ville sait : dans la nuit même, des suspects sont saisis dans la rue et tués sur place — au moins huit selon une recension, « une douzaine ou plus » selon une autre. Deux enquêtes officielles suivront, celle du général Howe en 1776, celle du général Carleton en 1783.
Zéro inculpation, deux fois.
Sur le fond, les historiens ne sont pas d'accord et le disent : Barnet Schecter juge qu'« aucune accusation d'incendie volontaire n'a résisté à l'examen » ; Benjamin L. Carp, qui a rouvert le dossier en 2023, compte plus de dix foyers de départ et conclut à « l'œuvre intentionnelle » des éléments les plus radicaux de la coalition rebelle. Carp ajoute la phrase la plus utile de tout le débat : « la norme judiciaire anglo-américaine est celle du doute raisonnable, mais ce n'est pas la norme de preuve de l'historien ».
Une remarque : le feu de 1776 n'a jamais atteint Wall Street.
Le marché aux farines, lui, avait été démoli quatorze ans plus tôt.
Et le cimetière africain, au nord, était hors d'atteinte des flammes comme il avait été hors des murs.
Le feu s'est arrêté exactement entre les deux.
Sources : New York Slave Revolt of 1712 — Britannica ; New York Conspiracy of 1741 — Historical Society of the New York Courts et Britannica ; décompte de David Grim, exécutions sommaires et enquêtes — recension de B. L. Carp, Gotham Center for New York City History et Gene Procknow, Journal of the American Revolution, mars 2023 ; citation de Carp — blog de Yale University Press, 16/01/2024.
III.Ce que le feu a libéré
Voici le point que l'on ne voit pas quand on raconte l'incendie tout seul.
Sur les décombres pousse Canvas Town, la ville de toile : des tentes, des baraques faites de voiles de navires, à partir de Broad Street vers l'ouest. Elle durera sept ans, le temps de l'occupation — New York est la seule ville américaine tenue par les Britanniques pendant toute la guerre, du 15 septembre 1776 au 25 novembre 1783.
Or cette ville de toile se remplit. Et elle se remplit d'une population très précise.
Le 7 novembre 1775, en Virginie, Lord Dunmore avait promis la liberté aux esclaves des rebelles qui rejoindraient les troupes du roi. Le 30 juin 1779, à son quartier général de Philipsburg Manor, le général Henry Clinton étend la promesse à tous : liberté à quiconque, esclave d'un rebelle, franchira les lignes britanniques — qu'il porte les armes ou non. Le texte paraît dans la New-York Gazette du 21 juillet 1779.
De sorte que la ville qui vendait des hommes au bout de Wall Street devient, pour sept ans et par pure nécessité militaire, la capitale de leur fuite. Les historiens estiment à quelque vingt mille le nombre de personnes réduites en esclavage qui rejoignent les lignes britanniques pendant la guerre.
Le Camp de la Liberté avait gardé le marché ;
Le camp du Roi ouvrit la porte.
Il faudra tout le XIXe siècle pour ranger cela dans un manuel.
Mais, en homme d'ordre, il fait tenir la liste — noms, âges, signalements, embarquements.
C'est le Book of Negroes : près de trois mille noms, avril-novembre 1783. Un registre tenu pour pouvoir, le cas échéant, indemniser les anciens propriétaires.
Il est aujourd'hui le document le plus précieux qui soit pour retrouver ces vies-là.
Un état-civil né d'une comptabilité de dédommagement.
L'histoire a de ces ironies dont on ne rit pas.
Et le dernier mot revient au terrain.
Le cimetière retrouvé
8 octobre 1991, chantier d'un immeuble fédéral au 290 Broadway : les ouvriers tombent sur des ossements à neuf mètres sous la chaussée.
C'est le cimetière de 1697, oublié, recouvert, bâti dessus.
419 individus sont exhumés, étudiés, puis réinhumés sur place le 4 octobre 2003. Monument national en 2006, mémorial de Rodney Léon en 2007.
Le mémorial national du cimetière africain
Deux siècles et demi plus tard,
la ville a fini par rendre l'adresse.
Sources : Philipsburg Proclamation, 30 juin 1779 — Our American Revolution ; Black Loyalists in the Evacuation of New York City, 1783 — Gotham Center ; Carleton Papers – Book of Negroes, 1783 — Bibliothèque et Archives Canada ; African Burial Ground National Monument — National Park Service.
Dacanecdote — L'image qui se trompe de nuit
Maintenant un document visuel comme Dacadi et Erik Satie les aiment, parce que ce document authentique est faux.
Dès 1776, un graveur d'Augsbourg, Franz Xavier Habermann, publie une planche coloriée intitulée, en français dans le texte : Representation du Feu terrible a Nouvelle York, que les Americains allument pendant la Nuit du 19 Septembre 1776.
Representation du feu terrible à Nouvelle York, que les américains allument pendant la nuit du 19 septembre 1776 Franz Xavier Habermann
Trois observations.
D'abord, la date est fausse : le feu prend dans la nuit du 20 au 21 septembre, pas le 19.
Ensuite, l'accusation est portée dans le titre même, avant toute enquête : ce sont « les Américains » qui allument.
Enfin — et c'est là qu'il faut regarder l'image et non la légende —, au premier plan, parmi les habitants battus par les tuniques rouges, le graveur a placé des Africains en train de piller.
Habermann n'a jamais mis les pieds à New York.
Sa planche est une vue d'optique, une image de lanterne, destinée à être projetée dans les salons d'Europe centrale ; le titre ( en haut) y est gravé à l'envers, pour la lecture au miroir.
Il a dessiné une ville qu'il ne connaissait pas, à une date qu'il ignorait, avec les coupables que son public attendait.
Tirage européen, diffusion massive,
zéro témoin.
Le titre entier, la date erronée et la description de la scène : The Metropolitan Museum of Art, notice de la planche de F. X. Habermann, 1776 ; autres exemplaires à la Library of Congress et à la New York Public Library.
Dacalu
Benjamin L. Carp, The Great New York Fire of 1776 : A Lost Story of the American Revolution, Yale University Press, 2023.
Un historien du Brooklyn College rouvre un dossier classé deux fois. Il compte les départs de feu, lit les aveux, pèse les témoins d'occupation, et refuse la facilité des deux camps. Sa thèse : incendie volontaire, mené par les plus radicaux de la coalition rebelle. Sa méthode vaut sa thèse — il explique pourquoi l'historien ne juge pas comme un tribunal.
Yale University 2023
Dacaaimé : la méthode, l'honnêteté du doute et les victimes rendues à leur nom
Dacamoins aimé : "les centaines de morts" en quatrième de couverture
Et Dacanoté que le livre n'est pas traduit, il a fallu se faire aider sur ce point.
Dacobserve : des cloches et des seaux
Comme évoqué précédemment, les cloches n'ont pas sonné parce qu'elles n'étaient plus là, envoyées à la fonte pour faire des canons...Elles servaient à l'époque d'alerte principale en cas de feu. Les Patriots avaient transformé son alarme en artillerie.
Une ville qui transforme son alarme en artillerie.
Et qui brûle sans que personne ne soit alerté....
Les britanniques ont ajouté que les hommes qui se sont présentés ( tardivement, donc) avaient trouvé des pompes hors d'usage et des seaux de cuir dont les sangles avaient été coupées.
Arrestations en masse, accusation d'un complot des Patriots...
On en est toujours là aujourd'hui.
En guise de conclusion
Deux points de conclusion :
- Ce fut la seule ville américaine occupée par les britanniques pendant toute la durée de la guerre : sept ans, deux mois et dix jours de loi martiale.
- Le quartier détruit par l'incendie a été reconstruit sur ses anciennes rues tordues, celles d'avant, et le fameux plan d'urbanisme hippodamien (en damier) de 1811 : douze avenues de 100 pieds de large, des rues transversales de soixante, quelques deux mille îlots rectangulaires, ce plan ne commence qu'au nord de Houston Street, au nord du quartier incendié qu'il ne touche jamais....Ses concepteurs ( Commission de 1807) ont expliqué que les bâtiments à angle droit sont les moins chers à construire et les plus pratiques à habiter.
Plan Manhattan 1811
Pour en savoir plus : le Gouverneur Morris, Simon de Witt et John Rutherford, trois personnalités de la Commission d'urbanisme du Plan
Ni Sumer (quoique ...), ni Alexandrie, ni Haussmann, ni la Providence : la comptabilité.
Dacécoute — « Alabama », John Coltrane (1963)
C'est lui.....
Il aurait eu cent ans aujourd'hui : John Coltrane est né le 23 septembre 1926 à Hamlet, en Caroline du Nord. Il est mort en 1967, à quarante ans d'un cancer du foie.
Le 18 novembre 1963, il entre au studio de Rudy Van Gelder, à Englewood Cliffs, dans le New Jersey, avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones. Il enregistre un morceau dont il ne dit à personne, pas même à son quartette, de quoi il parle.
C'était soixante-quatre jours après l'attentat de l'église baptiste de la 16e Rue, à Birmingham, où quatre fillettes avaient été tuées.
Le morceau s'appelle « Alabama ». Cinq prises. Il paraîtra le 9 janvier 1964 sur Live at Birdland — album de concert où ce titre-là, justement, n'a pas été joué en public.
On rapporte que la ligne mélodique du début épouse les inflexions de l'éloge funèbre prononcé par Martin Luther King.
Source : « Alabama (John Coltrane song) » et « Live at Birdland » — notices discographiques ; le centenaire — « La Belgique célèbre le géant du saxophone John Coltrane », L'Avenir, 14/09/2026.
Blog de Bernard Roth — Tania de Pornichet